
Entendez-vous la petite musique tonitruante qui monte dans l’écosystème legaltech percuté par l’IA agentique ? Notamment autour du standard de l’industrie qu’est devenu le protocole MCP d’Anthropic (NDLR : éditeur de Claude), à même de démultiplier à l’infini les scénarios d’automatisation et d’orchestration d’opérations et de tâches métier toujours plus sophistiquées ?
Alors même qu’il est ainsi majoritairement question de productivité et de workflow, un marqueur étonnant de tout le narratif actuel autour de cette promesse technologique semble être l’obsession que nourrissent les commentateurs pour les éditeurs juridiques, accusés de capturer indûment la valeur des données juridiques.
Chaque fois, cette rengaine me fait tiquer, et m’inquiète.
Nous opérons dans l’économie de la connaissance et y formons un ensemble cohérent de métiers autant qu’un secteur industriel qu’on appelle l’édition ou encore la presse juridiques. Notre rôle sociétal et notre création de valeur première consistent à rendre le droit intelligible et opérationnel, à garantir une pluralité des analyses doctrinales, à nourrir le débat public et à éclairer les opinions, et les décisions.
Ces industries ont un modèle économique qui ainsi rétribue une chaîne de valeur informationnelle produisant de l’intelligence métier, et participe à structurer et à sécuriser les régimes de distribution de la vérité juridique dans l’économie et la société, comme l’exprime brillamment René Sève, directeur des Archives philosophiques du droit.
Comme d’habitude…
Ce modèle éprouvé s’est trouvé chahuté plus d’une fois : avec les plateformes, avec les moteurs de recherche, avec les IA métier aujourd’hui. Que se passe-t-il si la valeur informationnelle finit par échapper à celles et ceux, auteurs, rédacteurs, journalistes qui la créent, à tel point qu’il ne se trouve plus personne demain pour la produire, l’industrialiser et la diffuser ?
Si demain les contenus ainsi produits sont dilués dans de la donnée synthétique recyclée à l’infini, comment garantit-on alors cette vérité juridique ?
Si j’avais un marteau…
Vous connaissez l’adage : « pour un marteau, tout est clou ».
Pour un système d’information, tout est donnée. Oui, sous l’angle des systèmes d’information qui les consomment, des articles de revues, des chapitres de monographies, des actes de colloques… sont techniquement de la donnée, laquelle se mesure désormais en tokens.
Or, nous ne sommes pas des marchands de données, ni de tokens. Pour reprendre les mots du Président de la BnF Gilles Pécout, mon voisin d’audition le 7 mai dernier dans le cadre de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur ce que l’IA fait à la création des connaissances : les données-œuvres sont certes divisibles en tokens mais on ne saurait les vendre « à la découpe » ; même libres de droit, elles ont une valeur morale et symbolique qu’il convient de protéger absolument [extrait de l’audition à 1:33’30’’].
Cette année-là…
La sémantique est importante car en parlant indifféremment de données, que l’on désigne un flux open data ou une chronique dans une revue ou un chapitre dans une monographie, il m’apparaît que nous renouons avec cette dangereuse équation qui jadis nous incitait collectivement : éditeurs, opérateurs de presse généraliste ou spécialisée à ouvrir massivement nos contenus éditoriaux dans l’espoir qu’ils seraient rendus cherchables et trouvables en ligne, indexés à cet effet par un seul acteur monopolistique. Ainsi les lui avons-nous docilement mis à disposition ; dans un seul mouvement, ce dernier nous enjoignait de démonétiser nos contenus en lui permettant de s’enrichir sémantiquement, et commercialement, à nos dépens.
Ça s’en va et ça revient !
Aujourd’hui, ce parallélisme avec l’épisode de Google et du freemium me frappe qui établit que les savoirs ainsi produits par les éditeurs devraient impérativement être exposés et intégrés avec des systèmes d’IA propriétaires : ce nouveau dogme ne souffre aucune contradiction au risque d’être taxé de ringardise. Ringards mais incontournables… La thèse se défend moins aisément quand ces mêmes éditeurs poussent sur le marché leurs propres solutions d’IA et convertissent progressivement et irréversiblement leurs lecteurs en utilisateurs d’IA juridique.
Car, c’est avéré, le mode d’accès à l’information juridique est désormais l’IA en première intention. Nous sommes à l’avant-poste de cette mutation, et consacrons nos efforts et nos investissements à la hauteur de l’enjeu.
L’information juridique à l’ère de l’IA a un coût, nous l’assumons ; sa valeur sociétale demeure cardinale, nous la garantissons.
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