
La Cellule investigation de Radio France place en 2018 le point de bascule, pour une partie des 1200 salariés du groupe Lefebvre Dalloz, encore nommé Lefebvre Sarrut. Ce géant de la connaissance juridique et fiscale au niveau mondial et européen entame alors une « réorganisation », après la nomination d’Olivier Campenon en président directeur général par le conseil de surveillance du groupe.
Cet ancien responsable de la filiale française de British Telecom (BT) s’attelle à la tâche, aux côtés de Stéphane Duret, également passé par BT, qu’il nomme directeur délégué à la transformation. Ensemble, ils se lancent dans des opérations de restructuration, le groupe Lefebvre Sarrut étant composé d’une multitude d’entités rachetées au fil des ans, dont les éditions Dalloz.
« Les salariés ne sont pas contre le changement », a témoigné Sophie — tous les prénoms ont été modifiés — auprès des journalistes de Radio France. « Sauf que la transformation ne s’est pas faite avec nous. Elle s’est faite contre nous. C’est une fusion pour gagner de l’argent, pour dégager plus de dividendes. Le facteur humain n’a pas été pris en compte », estime-t-elle, avec le recul permis par vingt ans d’ancienneté au sein du groupe.
Les départs se multiplient au sein de l’entité, avec des salariés « virés pour le moindre prétexte », selon une autre employée, Alice. « [L]es effectifs dans la partie française du groupe ont diminué de 14 % entre 2020 et 2024, de 24 % si on ne prend en compte que les maisons d’édition », rapporte Radio France en citant des chiffres fournis aux instances représentatives du personnel par la direction, mais que cette dernière conteste aujourd’hui.
Les managers et responsables de service auraient été particulièrement visés : « C’était théorisé. Ils ne voulaient que des affidés qui leur obéissent », assure l’un d’entre eux, victime d’une opération « place nette ».
Alertes sur le management
Selon les éléments exposés par l’enquête de Radio France, les conditions de travail se seraient dégradées au sein du groupe Lefebvre Dalloz. Au début des années 2020, les alertes se multiplient, notamment celle de deux actionnaires, Arnaud Robin et Camille Vincent, qui s’inquiètent « dans une note d’une dizaine de pages » communiquée en janvier 2021 aux autres actionnaires.
« Nous sommes convaincus que l’immobilisme n’est pas une solution : le groupe a besoin de se moderniser », écrivent-ils, en prévenant toutefois : « Mais bouger/secouer n’est pas une fin en soi. » Ils craignent une « perturbation de l’activité » liée à la fusion de trois maisons d’édition dans le groupe, mais pointent également « un management brutal qui dénigre le passé » et « une réelle souffrance » des équipes.
Le recours à des consultants extérieurs, dont le cabinet américain McKinsey pour un diagnostic facturé 1 million €, est par ailleurs critiqué par les deux actionnaires.
En 2022, le Comité social et économique de Lefebvre Dalloz saisit l’Inspection du travail, et deux inspectrices constatent, dans un rapport daté au 15 décembre 2022, « que l’entreprise a manqué à son obligation de protection de la santé et de la sécurité de ses salariés ». La direction, interrogée par Radio France, indique avoir mis en place « un plan d’action », avec « un renforcement du droit à la déconnexion et une campagne d’entretiens », afin d’améliorer la situation.
Radio France cite néanmoins un mail interne envoyé par la directrice du développement de Lefebvre Dalloz, en juin 2023 : « [L]a bienveillance n’est pas un style de management », annonce son objet. « Certains pensent qu’il faut être gentil avec les collaborateurs. C’est débile. Ils n’ont pas envie que l’on soit bienveillant, ils ont au contraire envie que l’on soit exigeant », affirme le message, envoyé aux équipes commerciales et « resté dans les mémoires des salariés » selon la Cellule investigation de Radio France.
Les commerciaux du groupe auraient pourtant été en première ligne d’un management décrit comme « toxique » par une salariée. « J’en vois souvent pleurer, seuls, dans les escaliers. Ils me disent qu’ils ont peur de ne pas y arriver, de ne pas réaliser leurs objectifs », se rappelle-t-elle. « On nous donne des objectifs de vente inatteignables. On doit vendre beaucoup plus d’une année sur l’autre, mais sans sortir de nouveau produit », déplore un membre de ces équipes commerciales.
D’après plusieurs sources, interrogées par Radio France, les commerciaux auraient été appelés à augmenter leurs ventes de 47 % auprès des entreprises et de 43 % auprès des experts comptables, entre 2023 et 2024.
Faire d’un drame « un non-sujet » ?
L’enquête de la Cellule investigation de Radio France survient quelques mois après le suicide d’un des salariés de Lefebvre Dalloz, sur son lieu de travail, au siège du groupe. Entré trois mois plus tôt dans le service commercial de Lefebvre Dalloz Compétences, il avait émis le souhait de « changer de poste », mais n’affichait « aucun signe préoccupant » selon des collègues.
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Puisque les faits se sont déroulés sur son lieu de travail, police et Inspection du travail ont ouvert une enquête. La communication de l’entreprise sur le drame a heurté certains employés, selon l’enquête de Radio France. « Notre collègue est mort un vendredi, et dès le mardi, la direction nous dit que c’est un drame, mais qu’il était parfaitement heureux dans son travail, parfaitement intégré dans son équipe, alors même que les enquêtes venaient de débuter », témoigne ainsi une salariée. « Il y a une volonté évidente de refermer cette affaire pour que ce soit un non-sujet. »
Selon la direction de Lefebvre Dalloz, « les premiers éléments [des enquêtes, NdR] ne révèlent pas de lien de causalité avec l’environnement professionnel ». Radio France a pu obtenir une réaction du conseil d’administration de Lefebvre-Dalloz sur les éléments pointés par son investigation : d’après celui-ci, « le faible turnover — inférieur à 3 % — et l’ancienneté élevée des salariés traduisent leur attachement durable à l’entreprise ».
Photographie : illustration, Dalloz, domaine public
Par Antoine Oury
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